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Patrick Bonnaudet

Renforcer les liens horizontaux que tissent les relations humaines, et rétablir la reliance verticale entre ce que chacun·e porte en soi et le vivant qui l'entoure. Réconcilier le sens et l'agir, les valeurs et les compétences, le prosaïque et le poétique — c'est la tension qui traverse mon parcours et motive aujourd'hui ma pratique.

Une première partie de carrière de dix années dans de grands cabinets anglo-saxons - Andersen Consulting (Accenture) / Eurosept / A.T. Kearney - m’ont permis d’intégrer l’importance des méthodes et d’appréhender les différents secteurs d’activité rencontrés chez les clients.

Freelance, j’ai mobilisé de nouvelles expertises, acquises lors de formations longues : Web et nouveaux médias (École Centrale paris - ICTM) ; ingénierie de projets culturels (ESIAG - Groupe EAC), au service de mes clients (Canal +, Sénat...).

La direction de PME  [direction générale du groupe ESA NEXUS puis de Gecko Software] m’a permis d’assumer la posture de dirigeant et d’en mesurer les enjeux avant d’entreprendre.

Co-fondateur et associé de Stratèje (strateje.fr), cabinet de coaching de dirigeants et d’accompagnement des organisations. Co-fondateur et dirigeant d’Easygreen, éco-construction (easygreen.pro).

40 années d’un parcours de développement personnel constituent le ciment entre ces briques pour bâtir l'offre d'energeia. Entre compétences fonctionnelles et connaissance de l’humain, l’alchimie se fait aujourd’hui au service d’une co-création vivante avec mes clients, dont je partage l’exigence d’une belle ambition au service de la communauté, et la nécessité d’une saine humilité. 

Itinéraire d'un boomer


Un accompagnement en coaching, c'est aussi deux systèmes qui se rencontrent, dialoguent, se confrontent, s'actualisent.

Ce récit biographique a pour objet de dévoiler ce qui m'anime, se révèle agissant dans mon accompagnement ; et pour objectif de faire résonner chez certain.es l'intention partagée d'un  déploiement individuel contribuant à l'épanouissement collectif.
 
Mais détailler classiquement un parcours professionnel de plus de 40 années, dans des métiers et fonctions très différents, occulterait sa dynamique de construction. Le sens ne pourrait y apparaitre que comme une évidence fabriquée a posteriori .

Quitte à assumer un autre biais, je préfère une présentation qui mette en lumière la manière dont les valeurs, les croyances autant que les compétences, s'actualisent à travers les expériences vécues et les épreuves traversées, pour former un système complexe et vivant : mon cadre de référence.

Se décrire, s'écrire soi-même à la recherche de la cohérence dans laquelle ces éléments s'articulent, comme une grammaire singulière. Cet exercice est un relevé d'indices précieux pour enquêter sur l'énigme que constitue pour chacun·e sa propre existence.


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SIMUL ET SINGULIS

Adolescent, je découvre et j'adopte cette devise de la Comédie Française, dont l'emblème associé est une ruche et des abeilles.

"Être ensemble et être soi-même" : comme une revendication précoce de ma singularité, pondérée par un confort familial qui ne m'incitait en rien à faire sécession !

Elle dit ce que je n'aurais pas su formuler à quinze ans : ne pas abdiquer qui l'on est pour faire société.

Se reconnaître et s'accepter avec ses imperfections et son incomplétude, mais aussi reconnaître et accepter l'autre dans une altérité parfois dérangeante.

Davantage que "faire avec", apprendre à faire ensemble.

Mieux que cohabiter, coopérer.

Deux faces d'une même pièce : le collectif productif et solidaire de la ruche ; le théâtre de la comédie humaine, où l'on joue parfois si bien un rôle que l'on finit par oublier qui joue.

De naître à connaître

Le long détour pour revenir à soi

Naître au monde semble à certain·es une évidence qui ne se questionne pas. Un voyage plein de surprises mais sans mystère. Une loi biologique, ou métaphysique, qui nous est donnée.

D'autres sont d'emblée assailli·es de questions sans réponses. Saisi·es par la beauté et la violence du monde. Noyé·es dans leurs propres émotions et celles des autres.

1974 • J’ai dix ans, l’âge des premières prises de conscience. Une grande acuité dans la perception et l'observation de mes environnements naturels et sociaux, les yeux grands ouverts sur la beauté, m'offre de merveilleux moments de contemplation, et de fabuleux espaces de rêveries.

Les images des famines en Afrique et des guerres civiles me bouleversent. Les discours alarmants de René Dumont, Jacques-Yves Cousteau ou Haroun Tazieff, le premier rapport du Club de Rome et les conclusions désespérées de Lévi-Strauss, viennent assombrir l'image du "progrès" que j'observe concrètement autour de moi. La croissance s'entache de dégâts qui m'apparaissent déjà irréparables : marées noires, bétonnisation des littoraux, autoroutes à profusion, zones commerciales et parkings à l'infini. Inquiétude et tristesse s'installent alors — que l'on nomme aujourd'hui éco-anxiété, solastalgie.

Une porosité aux chagrins et aux colères d’autrui bouscule mes propres émotions, comme une porte trop ouverte aux désordres et à la violence du monde. Je vis cette sensibilité comme une fragilité qui m'a d'abord conduit à garder à distance ce monde traversé de paradoxes et de convulsions ; cette humanité perçue comme menaçante... et menacée.

Une première croyance se met en place pour tenter de trouver une issue à une stratégie qui menace de devenir un enfermement incompatible avec mon élan de vie : le savoir est la clé de compréhension d'un monde devenu enfin lisible, vivable, dans lequel trouver ma place.

Cette croyance se déploie dans un contexte social et familial propice qui, bien que d'origine modeste, me donne accès à la littérature, la musique, les musées, les voyages... Ces espaces nourrissent une curiosité insatiable et dévoilent des aptitudes qui seraient aujourd'hui qualifiées de "multipotentialité".

Je lis — trop tôt sans doute — des œuvres qui mettent en scène une humanité aussi souffrante qu'héroïque, aussi généreuse que cruelle. J'aborde les rivages lointains de la spiritualité et de la métaphysique avant que d'avoir sondé mes propres abîmes ; je m'y échoue avec un certain dépit.
Devoir investir l'intime avant d'explorer l'infini : telle est la fertile leçon que j'en retire.

Cette première croyance rencontre ainsi son aporie : le savoir n'est pas le savoir-être. Il s'efface devant l'éprouvé qui précède la pensée, devant ce que l'expérience a déposé en manière d'être plutôt qu'en façon de faire, devant ce discernement qui ne déduit pas mais s'accorde. Ce qui s'ouvre alors n'est plus un savoir mais un connaître véritable. Non un acquis, mais une tenue qui s'actualise — une manière d'être qui ne tient que dans son exercice.

Et ce savoir-être lui-même n'est pas le dernier mot : il n'est qu'à condition de devenir.

Cette trajectoire vers un savoir-devenir m'engage très tôt dans des démarches psychothérapeutiques et de développement personnel. Elles me confrontent à une multitude d'altérités pour apprendre, par les autres, qui je suis — et tenter de comprendre et d'accepter qui iels sont.

Ce savoir-devenir me place aujourd'hui, dans une connaissance habitée, au contact d'une société qui, dans ce moment singulier de son évolution, demande une résilience sans résignation. Une empathie source de solidarité. Une espérance sans faux espoirs.

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Quelques polarités — issues de mon cadre de référence — structurées en hypothèses opérationnelles.
Un référentiel d'hypothèses n'est pas un diagnostic : c'est un jeu de lunettes que le coach chausse successivement pour écouter autrement la même situation. Chaque polarité issue de votre parcours devient une hypothèse à tester, jamais à imposer.

• Sensibilité ↔ Fragilité | Ce que la personne vit comme une faille est peut-être une acuité dont le régime n'a pas été apprivoisé.
Signaux d'écoute : Plaintes de « trop ressentir », d'être « envahi·e » par les émotions des autres, d'avoir « la peau trop fine ». Stratégies d'évitement social, de blindage, ou à l'inverse de fusion empathique épuisante.

• Intime ↔ Infini | Quand une personne se réfugie dans les grandes questions (sens, spiritualité, systèmes, métaphysique, géopolitique), elle contourne peut-être un intime non encore sondé.
Signaux d'écoute : Préférence marquée pour l'abstraction, les cadres théoriques, les visions globales. Difficulté à répondre à « et vous, là-dedans, qu'est-ce que vous ressentez ? ». Fuite vers le « on » ou le « les gens ».

• Protection ↔ Élan de vie | Toute stratégie de protection, au départ fonctionnelle, porte un risque d'enfermement lorsqu'elle survit à sa nécessité.
Signaux d'écoute : Rigidités, évitements stabilisés, « je suis comme ça », routines défensives qui ont perdu leur objet. Vitalité en berne, sentiment de vivre à bas régime, nostalgie d'un élan perdu.

• Soi ↔ Altérité | On ne se connaît pas en s'introspectant seul·e ; on se connaît dans la confrontation aux altérités qui nous révèlent à nous-mêmes.
Signaux d'écoute : Introspection solitaire prolongée sans avancée, travail sur soi qui tourne en rond, difficulté à identifier ce que les autres renvoient, rapports aux autres vécus sur le mode du jugement (d'eux ou de soi).

De la vie au vivant

La liberté comme chemin de reliance

Cette dynamique d'apprenance ne se limite pas à l'exploration de soi. Elle se déploie tout au long de mon parcours professionnel par des formations longues et certifiantes. Elles sont motivées par mon goût pour l'innovation, et par une forte aversion à la routine, qui appellent sans cesse de nouveaux défis. Elles constituent des clés pour investir de nouveaux métiers, avec des technologies émergentes, dans des secteurs différents.

À 19 ans, ma vie professionnelle commence dans un contexte nouveau de chômage de masse. C'est également une période de développement de nouvelles technologies que ma curiosité me pousse à explorer, comme un prolongement de mes jeux d'enfant.

La micro-informatique et ses bases de données relationnelles, la PAO, les réseaux et la télématique, puis le multimédia et le web seront mes terrains de jeux pour challenger mes capacités cognitives. Je prends plaisir à ce rôle de pionnier qui m'offre des opportunités d'emploi valorisantes.

Mon "sentiment d'efficacité personnelle" est conforté par des apprentissages validés. Mes réalisations professionnelles réussies me permettent de renforcer ma confiance à faire des choix qui respectent une valeur essentielle pour moi : la liberté.

Elle se traduit notamment aujourd'hui dans l'espace de liberté que mon accompagnement se veut offrir à mes client·es.

Cette liberté ne se nourrit ni gratuitement, ni toujours confortablement. Chaque bifurcation comporte sa part de vertige ; chaque refus d'un chemin tout tracé oblige à en risquer un autre. 

J'apprends peu à peu que le cycle de l'autonomie ne s'achève pas dans l'indépendance — il s'accomplit dans une interdépendance librement consentie. C'est dans cette progression que se construit une liberté viable, durable, qui ne s'épuise pas en isolement.

Mes amitiés ont toujours été des lieux de parole et de pensée partagée. C'est dans cette résonance horizontale de Rosa déjà évoquée que se construit le sentiment d'appartenance — cette reliance qui, dans les périodes les plus fragiles, me permet de tenir. La résilience nécessaire à chacun·e trouve ici une source d'énergie, par nature inépuisable : l'Amour. Quelle qu'en soit la forme ou l'objet.

L'Amour du vivant en est le déploiement le plus complet.
La Vie relève d'une définition arbitraire, presque abstraite.
Le vivant en est la forme observable, admirable, désirable.

Reconnaître, respecter et préserver cet infime dans l'infini, cet éphémère dans l'éternité, est aujourd'hui la mission à laquelle je m'efforce, avec d'autres, de contribuer, . Elle se trouve renforcée par un critère d'utilité, propre à ma construction psychologique.

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• Liberté ↔ Vertige | Le vertige n'est pas un obstacle à la liberté, il en est la signature. Une personne qui ne ressent pas le vertige devant ses choix n'est probablement pas en train de choisir librement — elle suit un chemin tracé ou s'économise.
Signaux d'écoute : Décisions différées indéfiniment, recherche d'une certitude préalable impossible à obtenir, fatigue existentielle devant des choix pourtant assumables. À l'inverse : activisme décisionnel qui ne laisse pas le temps au vertige de se déposer, choix impulsifs pour échapper à la tension. Discours du type « je ne sais pas ce que je veux », « j'attends d'être sûr·e », « je ne veux pas me tromper ».

• Autonomie ↔ Reliance | Beaucoup de personnes confondent l'aboutissement de leur autonomie avec l'indépendance, alors qu'il se situe dans l'interdépendance consentie. L'isolement peut être pris pour de la liberté, alors qu'il en est souvent l'épuisement.
Signaux d'écoute : Fierté de « n'avoir besoin de personne », difficulté à demander, relations utilitaires plutôt que nourricières, sentiment de solitude malgré un entourage présent. À l'inverse : dépendances relationnelles non reconnues comme telles, fusion qui se donne pour de la reliance. Épuisement dans les périodes fragiles parce qu'aucun lieu de parole et de pensée partagée n'a été construit.

• Apprenance ↔ Routine | Pour certaines structures psychologiques, le goût des défis et l'aversion à la routine ne sont ni instabilité ni dispersion : ce sont des conditions vitales. Les nommer comme pathologiques les fait souffrir ; les reconnaître comme ressources les rend fécondes.
Signaux d'écoute : Jugements internes ou externes sur « l'incapacité à se poser », sentiment d'être « trop », trajectoires en zigzag vécues avec culpabilité. À l'inverse : installation dans une routine qui éteint progressivement le vivant, sentiment de survie à bas régime, nostalgie d'un élan d'apprendre oublié. 

• Vie ↔ Vivant | Parler de la Vie (concept, abstraction, valeur) n'est pas la même chose qu'être en contact avec le vivant (expérience, perception, éprouvé). Une personne peut avoir un discours très construit sur la vie tout en étant peu reliée au vivant — en elle, en l'autre, dans le monde.
Signaux d'écoute : Discours éthique ou spirituel élevé, peu incarné dans des perceptions, des sensations, des gestes concrets. Engagements abstraits (« défendre la vie », « respecter l'humain ») sans ancrage dans des actes situés. À l'inverse : perceptions aiguës du vivant (chez soi, chez les autres, dans la nature) que la personne n'ose pas tenir pour une boussole légitime, les jugeant trop subjectives ou sentimentales.

La beauté comme horizon

Pour une éthique de l'épanouissement

Mission... de vie ? Cette formulation sera familière à certain·es qui se sont aventuré·es dans un questionnement vocationnel, existentiel ou ontologique. Différentes croyances peuvent s'y dissimuler, qui ne sont pas nécessairement simples à discerner, ni à manifester.

Reconnaître dans cette mission une construction mentale, ou bien une dimension subtile mise au jour, relève là aussi du système de croyances. L'important me semble résider dans sa capacité à mettre la personne en mouvement, à lui permettre de réaliser ce qu'Aristote nomme l'eudaimonia.

Ce terme désigne l'accomplissement de ce qui est propre à chaque être humain, la réalisation pleine de son potentiel. Souvent traduit par "bonheur", il renvoie pourtant à autre chose qu'une succession de besoins satisfaits et de plaisirs : il exprime l'épanouissement qui naît d'une vie accomplie selon sa nature propre.

Il en va peut-être ainsi de l'épanouissement humain : loin d'un narcissisme ou d'un repli égoïste, il est la condition d'une contribution authentique. L'on ne peut donner qu'à hauteur de ce que l'on est devenu.

C'est ce "co-développement symbiotique" — celui de la personne et de son environnement — qui définit l'élément axiologique de mon accompagnement. Loin de ce que l'on nomme communément "développement personnel", au sens de la performance ou du simple mieux-être individuel.

S'épanouir me paraît ainsi une voie éthique à part entière — celle de la fleur qui nourrit de son nectar, fertilise de son pollen, et ne sait rien de ce qu'elle donne. Devenant pleinement ce qu'elle est, elle offre sa beauté au monde sans même y songer.

Cette beauté qui est pour moi un besoin essentiel. François Cheng m'en a donné un jour une définition très simple, qui m'a frappé par sa puissance. À ma question : "Qu'est-ce que la beauté pour vous ?", il m'a répondu : "Une rencontre".

Oser aller à la rencontre, accueillir sans condition, pour découvrir et s'émouvoir de cette beauté — parfois là où on ne l'attend pas. C'est cette invitation qu'ont fait résonner en moi ses quelques mots.

Chaque être, chaque culture, chaque forme de vie est une manière singulière d'apparaître au monde et d'affirmer la vie. La diversité — revendiquée sans égotisme — n'est pas un obstacle à l'universel : elle en est la condition. Car c'est dans la rencontre des singularités que la vie s'enrichit et se renouvelle. Un jardin semé d'une seule variété de fleurs... ne serait pas un jardin.

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• Sensibilité ↔ Fragilité | Ce que la personne vit comme une faille est peut-être une acuité dont le régime n'a pas été apprivoisé.
Signaux d'écoute : Plaintes de « trop ressentir », d'être « envahi·e » par les émotions des autres, d'avoir « la peau trop fine ». Stratégies d'évitement social, de blindage, ou à l'inverse de fusion empathique épuisante.

• Intime ↔ Infini | Quand une personne se réfugie dans les grandes questions (sens, spiritualité, systèmes, métaphysique, géopolitique), elle contourne peut-être un intime non encore sondé.
Signaux d'écoute : Préférence marquée pour l'abstraction, les cadres théoriques, les visions globales. Difficulté à répondre à « et vous, là-dedans, qu'est-ce que vous ressentez ? ». Fuite vers le « on » ou le « les gens ».

• Protection ↔ Élan de vie | Toute stratégie de protection, au départ fonctionnelle, porte un risque d'enfermement lorsqu'elle survit à sa nécessité.
Signaux d'écoute : Rigidités, évitements stabilisés, « je suis comme ça », routines défensives qui ont perdu leur objet. Vitalité en berne, sentiment de vivre à bas régime, nostalgie d'un élan perdu.

• Soi ↔ Altérité | On ne se connaît pas en s'introspectant seul·e ; on se connaît dans la confrontation aux altérités qui nous révèlent à nous-mêmes.
Signaux d'écoute : Introspection solitaire prolongée sans avancée, travail sur soi qui tourne en rond, difficulté à identifier ce que les autres renvoient, rapports aux autres vécus sur le mode du jugement (d'eux ou de soi).

Une marche immobile 

Quand le corps empêché accueille le souffle de vie

Cet épanouissement, c'est une marche vers son propre horizon. Non pas celui que l'on nous a assigné, mais celui qui émerge de ce que l'on est. Cet horizon recule, évolue à mesure que l'on avance : il oriente sans jamais se laisser atteindre. S'épanouir, ce n'est pas arriver — c'est marcher. Le chemin est la destination.

Le mien a commencé par l'immobilité. Tandis que l'adolescence est l'âge des élans aventureux, la mienne est celle du corps entravé. Dès 15 ans, je suis cloué au lit par une affection ostéoarticulaire atrocement douloureuse. Le corps devient obstacle à ses propres projets.

Nietzsche fait de la marche le mouvement même de la pensée libre — celle qui refuse de stagner, qui gravit vers ce qu'elle n'est pas encore. "Seules les pensées qui viennent en marchant ont de la valeur", écrit-il dans Le Crépuscule des idoles.

Quand mon corps se trouve immobilisé, privé des longues immersions dans la nature que j'affectionne, je découvre que cette marche de la pensée n'a pas besoin de jambes. L'horizon s'étant dérobé devant moi, il s'ouvre en moi. Ce qui ne peut plus avancer apprend à s'élever. Ce qui ne peut pas s'étendre horizontalement creuse verticalement. L'immobilité du corps devient enracinement et expansion intérieure.

Les études envisagées s'éloignent, inaccessibles. Mais ce que la maladie ferme d'un côté, elle l'ouvre d'un autre. Je dévore les livres, et c'est depuis ce lit que j'apprends mes premiers langages de programmation, explore en autodidacte ce qui deviendra mon premier métier.

Avant d'embrasser l'accomplissement aristotélicien d'une nature qui se déploie, je dois d'abord traverser l'épreuve — et apprendre, avec Nietzsche, à y dire oui. Il juge la valeur d'une vie à son intensité affirmative : ce qui fait dire oui à la vie jusque dans la douleur.

Là où Aristote voit un potentiel inscrit dans la nature de l'être qu'il revient à chacun·e d'actualiser, Nietzsche refuse l'idée même d'une nature donnée. Chez lui, rien n'est prédéterminé : tout se crée dans le mouvement, le combat, la transformation. Devenir ce que l'on est n'est pas accomplir un programme — c'est se construire dans l'épreuve même de vivre. La vie n’a pas pour but d’éviter la douleur. Les épreuves ne sont pas sur le chemin, elles sont le chemin... que je vais devoir emprunter à ce moment de ma vie.

Cette période d'immobilité forcée n'est pas un temps mort — elle prépare, à mon insu, un autre voyage.

À 18 ans, je sors de plusieurs mois passés dans un hôpital militaire — au titre de cobaye officieux en guise de "service" — décoré de diagnostics et pronostics peu engageants. La perspective d'un état physique appelé à se dégrader drastiquement au fil des années suscite en moi une réaction inattendue. Une décision que je relis aujourd'hui comme une forme d'intuition. Je convaincs mes parents de me laisser profiter de l'arrivée prochaine de l'été, lorsque la douleur se fait moins invalidante, pour planter ma tente dans un pré familial, sur une île bretonne.

Je passe ainsi plusieurs mois, seul, entre ciel et mer, dans une forme d'ermitage qui ne dit pas son nom. Je vais une fois par semaine acheter au village fruits et légumes, et passer un appel téléphonique pour rassurer ma famille.

J'entame alors un extraordinaire voyage intérieur. Sans contacts sociaux ni radio, je ne suis en contact qu'avec les éléments naturels ; baigné d'océan et de voie lactée.
Je perds rapidement tout repère de temps, d'espace, d'identité sociale. Dans une forme d'état modifié de conscience, entre contemplations naturalistes et rêves éveillés, une confusion lucide me transporte dans des espaces que je ne saurais décrire. Mon corps change sous l'effet d'un régime alimentaire frugal, du soleil et du rythme circadien exempt de toute pollution.

Comme un symbole de fin de partie manifesté par les éléments, ce voyage se termine par une énorme tempête automnale qui dévaste mon campement. Les liaisons maritimes rétablies, ma famille vient me chercher, me trouvant hagard, réfugié sous une bâche au creux d'une dune.

Sans explication médicale, les symptômes de mon affection diminuent drastiquement l'hiver revenu, et finiront par disparaître totalement au fil des mois. Le "grand air", une nourriture végétarienne crue, le soleil et les bains de mer, l'absence de stress : ces éléments peuvent à eux seuls expliquer cette guérison, sans chercher de motifs plus ésotériques. Pour autant, ils ne feront l'objet d'aucune exploration ou validation clinique.

Cet épilogue inattendu est pour une part importante dans ce qui me constitue aujourd'hui. Outre des croyances, que je pourrais facilement traduire par un prosaïque "le pire n'est jamais certain", cette expérience m'a permis de trouver des ressources et de pratiquer des modalités d'accompagnement spécifiques. Pour exemple, je me formerai par la suite à différentes formes d'EMC.

Cet épisode a validé une conviction que je ne savais pas encore nommer : l'importance vitale d'une connexion subtile et entière à la nature — ce que Hartmut Rosa appellera plus tard la résonance verticale. Il a nourri mon intérêt pour le concept de santé intégrale, mais il me faudra des années pour mesurer tout ce que cette expérience a déposé en moi. Puis pour en faire une ressource que je puisse mettre au service des autres, en proposant par exemple des coachings en marchant, dans des espaces naturels, avec des séquences de méditation.

Cette unité du corps, de l'esprit et de la nature — telle que Spinoza la pense — m'apparaît comme une ressource vitale. Elle n'est pas aisée à retrouver spontanément dans l'accélération du monde. Les respirations méditatives ou contemplatives que j'y aménage me sont aujourd'hui nécessaires.

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• Empêchement ↔ Ouverture | Tout empêchement — maladie, deuil, rupture, burn-out, perte de sens, vieillissement — ferme une voie et, simultanément, en ouvre une autre. L'ouverture n'est pas une compensation morale de la perte ; c'est un déplacement effectif du lieu où la vie peut continuer à se déployer. Ce déplacement ne se décrète pas, mais il peut se reconnaître.
Signaux d'écoute : Discours centré sur ce qui n'est plus possible, identité construite autour de la perte, sentiment que « tout est fini ». À l'inverse : déni de l'empêchement, activisme pour en effacer la trace, refus de laisser l'épreuve modifier quoi que ce soit. Entre les deux : moments furtifs où quelque chose d'autre pointe, immédiatement recouverts par le discours du manque.

• Horizontalité ↔ Verticalité | Il existe deux régimes d'expansion de la vie : horizontal (avancer, explorer, accumuler, étendre) et vertical (approfondir, creuser, décanter, s'élever). Une existence pleinement déployée a besoin des deux. Les épreuves sont souvent ce qui force le passage de l'un à l'autre — et beaucoup de souffrances viennent d'une tentative de maintenir l'horizontalité quand c'est la verticalité qui appelle.
Signaux d'écoute : Fuite dans l'activité, multiplication des projets, remplissage de l'agenda face à une épreuve. Discours du « il faut rebondir » qui empêche de descendre. À l'inverse : installation dans une verticalité qui a perdu son ancrage — rumination, introspection en boucle, retrait prolongé qui n'approfondit plus rien. Culpabilité de ne pas « avancer », alors qu'un autre travail est en cours.

• Épreuve ↔ Intensité affirmative | Face à une épreuve, trois positions sont possibles : la fuir, la subir, ou lui dire oui. Dire oui n'est pas accepter passivement ni romantiser la souffrance — c'est reconnaître l'épreuve comme matière même de la transformation, non comme un détour à effacer. La valeur d'une vie ne se mesure pas à ce qu'elle a évité.
Signaux d'écoute : Discours d'évitement (je veux passer à autre chose), stratégies pour que l'épreuve n'ait pas eu lieu, refus de ce qu'elle révèle. À l'inverse : installation dans la plainte, identité de victime qui fige, épreuve transformée en récit clos plutôt qu'en matière vivante. Entre les deux : difficulté à tenir que oui, cela est arrivé, et oui, cela travaille en moi.

• Corps ↔ Esprit | Le corps empêché n'est pas un obstacle à l'esprit : il est souvent le lieu où s'opère une autre intelligence. Le dualisme corps-esprit, dominant dans la culture contemporaine, fait manquer une dimension centrale du travail sur soi. La relation à rétablir ne se fait pas uniquement par la parole, mais par des médiations concrètes : respiration, marche, nature, rythme, silence...
Signaux d'écoute : Discours très élaboré sur soi, corps tenu à distance ou instrumentalisé (performance, apparence, réparation). À l'inverse : souffrance corporelle qui cherche un sens sans parvenir à l'articuler, impression que « le corps parle » sans savoir ce qu'il dit. Coupure avec les rythmes naturels (sommeil, saisons, lumière, alimentation). Nostalgie ou appétence pour le contact avec la nature, non reconnue comme besoin légitime.

L'effraction du oui

Jouer les règles du je

La vie professionnelle constitue l'un des principaux constituants de l'identité d'une personne. C'est un marqueur social incontournable : "qu'est-ce que tu fais dans la vie ?" est l'une des premières questions que l'on se voit posée lors d'une rencontre, quel qu'en soit le cadre.

Pierre Bourdieu y voit une forme de classement social implicite. On n'attend pas vraiment une description d'activité — on attend un positionnement dans la hiérarchie sociale. Ce qui explique le malaise que cette question provoque chez celleux qui sont en transition, sans emploi, ou dont l'activité ne rentre pas dans les cases conventionnelles.

Claude Dubar décrit comment l'identité professionnelle se construit dans une double transaction : entre la reconnaissance que les autres nous accordent et la définition que l'on se donne de soi-même. Le travail ne nous donne pas seulement un revenu — il nous donne un nom, une place, une légitimité à exister dans le regard d'autrui. C'est ce qui explique que sa perte, ou sa remise en question, touche bien au-delà de la dimension économique : elle ébranle ce que nous croyons être.

Marie Jahoda a montré que le travail fournit une structure temporelle, des contacts sociaux, une activité régulière et un sentiment de contribution collective. Sa perte ne supprime pas seulement une source de revenus, elle désorganise l'ensemble de ces repères.

Pour ma part, loin de mes ambitions initiales, la vie professionnelle s'engage par une opportunité — une chance ? — offerte par mon proche entourage. Encore convalescent, je n'ai qu'une rue à parcourir pour aller travailler sur les premiers micro-ordinateurs professionnels, et y saisir une base de données.

La chance, évoquée plus haut, est un fruit qui n'est pas celui du hasard. Il se cultive sur une terre fertilisée par la curiosité, les déplacements volontaires et les dérangements que nous acceptons d'accueillir. À l'image des vendanges, il demande attention et vigilance pour être cueilli à l'instant précis de sa maturité, avant la grêle. C'est une "culture" que je propose à mes client·es de développer, entre explorations, awareness, et sens du kairos.

Par un rebond inattendu, du fait du départ inopiné de l'informaticien chargé de travailler sur le système d'informations en cours de développement, on me demande si je peux faire quelque chose pour finaliser ce travail de programmation.

OUI ! C'est la réponse que je m'entends faire, alors que je n'ai ni l'expérience ni les connaissances nécessaires pour répondre à cette demande. Aujourd'hui encore, je me demande quelle instance en moi a pu se manifester ainsi, dans une prise de risque qui confine à l'inconscience.

Oser, est-ce le bon terme pour définir cet acte irrationnel ? Est-ce une manifestation du courage qu'il m'a fallu mobiliser pour traverser les torrents de douleur physique des années précédentes ? La confiance en mes ressources pour relever des défis inédits ? Ou simplement ce oui à la vie nietzschéen, en pleine conscience des efforts qu'il va falloir consentir ?

Dire oui est devenu depuis lors une sorte de passe-partout ; mieux encore, une forme d'effraction pour pénétrer des lieux qui ne m'apparaissent pas a priori destinés. Il vient manifester cette maxime : le pire des risques est de ne pas en prendre !

Entre prendre des risques et se mettre en danger, la frontière est parfois ténue. Ne pas la franchir demande de développer une capacité de discernement envers soi-même, et envers celleux que nos engagements impliquent. À cette condition, la puissance du oui est une manière de construire et saisir sa chance, au lieu d'attendre qu'elle survienne par un coup du sort.

Me voici "responsable informatique" d'une entreprise, où pendant trois années je développe une importante base de données nationale sur micro-ordinateurs, un micro-serveur télématique, et implémente des postes de PAO — au prix de longues journées de travail, auxquelles s'ajoutent autant de nuits passées à apprendre ces nouvelles technologies.

J'ai une identité professionnelle — geek avant l'heure ! — un revenu inespéré pour un jeune "sans le bac", une reconnaissance de mon utilité, et la satisfaction de mon besoin de réalisations concrètes.

Mais — que Bourdieu me pardonne — mon ego prend prétexte de mon aversion à la routine pour exiger davantage. Il semble bien qu'il me reste une revanche à prendre : ma famille, qui a bénéficié de l'ascenseur social des 30 glorieuses, compte en son sein patrons de PME, médecins, dirigeants de grands groupes, tandis que moi, orphelin des brillantes études auxquelles j'aspirais, je me vois cette ambition interdite.

Ambition. Je n'ai jamais su — ou voulu — me reconnaître dans ce mot sémantiquement trouble, aux reflets d'hubris, aux accents bassement matérialistes. Ironie du sort, je serai bien des années plus tard invité par Europe 1 pour en parler pendant une heure : il m'a fallu réviser le sujet !

J'ose, à nouveau, pour satisfaire cette ambition plus ou moins assumée, et je postule au poste de responsable informatique et réseaux pour le cabinet de conseil Arthur Andersen (aujourd'hui Accenture). Mon expérience m'a doté de compétences encore rares à l'époque, et je me retrouve dans un grand bureau d'une tour de la Défense, avec 5 collaborateurs à encadrer, au milieu de centaines de consultant·es issu·es des grandes écoles.

Je sais aujourd'hui qu'il s'agissait alors pour moi d'une forme de réparation d'une blessure égotique. Outre mes compétences "métier", je maîtrise les codes sociaux nécessaires à cette progression statutaire, par un habitus hérité de mon entourage familial. Cet état de fait ajoute à la crédibilité du savoir-faire, le vernis d'un savoir-être qui valide ma légitimité à être là : je me sens, enfin, à ma juste place. 

Erving Goffman aurait vu dans cette scène un cas d'école de ce qu'il décrit dans La mise en scène de la vie quotidienne : nous jouons des rôles, ajustons notre présentation de soi au public et au décor, jusqu'à ne plus savoir distinguer le masque du visage. Mon bureau au 35ème étage, mon costume de cadre parmi les diplômé·es — tout cela relevait d'une performance réussie. Mais une performance de quoi, et pour qui ? La question ne se posait pas encore.

Cette question, je la retrouverai, pour la mettre au travail, chez mes client·es en coaching d'évolution professionnelle.

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• Oui ↔ Discernement | Dans une trajectoire professionnelle, la puissance du oui — saisir une opportunité, postuler là où l'on n'est pas attendu, accepter une responsabilité pour laquelle on ne se sent pas prêt·e — est un moteur d'inscription et de révélation de compétences inconnues. Mais cette puissance ne devient féconde qu'articulée à un discernement : distinguer la prise de risque qui construit de la mise en danger qui abîme, pour soi et pour ceux qu'engage notre décision.
Signaux d'écoute : Inhibition systématique devant les opportunités, attente de se sentir « prêt·e », sentiment chronique de ne pas être légitime, trajectoires freinées par la recherche d'une préparation parfaite. À l'inverse : succession de oui impulsifs sans évaluation des engagements pris, surcharges chroniques, confusion entre agilité et fuite en avant, impact sur l'entourage (professionnel, familial) non pris en compte.

• Masque ↔ Visage | Toute vie professionnelle demande une mise en scène de soi — costumes, codes, postures, ajustement à la scène et au public. Le problème n'est pas le masque, qui est une condition normale de l'inscription sociale, mais la perte de la distinction entre le masque et le visage qui le porte. Quand cette distinction s'efface, la personne peut réussir brillamment tout en éprouvant un malaise qu'elle ne sait pas nommer.
Signaux d'écoute : Fatigue persistante malgré la réussite, sentiment d'être « à côté » de sa vie, impression de jouer un rôle sans en être sujet, difficulté à répondre à « qu'est-ce que vous, vous voulez ? » en dehors des attentes du rôle. À l'inverse : refus de toute performance sociale au nom de l'authenticité, qui peut se payer par une forme d'exclusion ou d'illisibilité dans les espaces professionnels. Entre les deux : moments où le masque se fissure (burn-out, conflit, transition) et où la question qui suis-je derrière ce que je joue ? devient pressante.

• Classement ↔ Singularité | La question « qu'est-ce que tu fais dans la vie ? » n'attend pas une description d'activité mais un positionnement dans une hiérarchie implicite. Cette violence douce du classement social est particulièrement éprouvante en transition, en reconversion, dans les activités hors-cases, ou lorsque la singularité d'un parcours ne se laisse pas réduire à une étiquette. Travailler cette polarité, ce n'est ni céder au classement ni le mépriser — c'est construire une parole sur soi qui assume la singularité sans renoncer à la lisibilité sociale.
Signaux d'écoute : Malaise devant la question classique (« qu'est-ce que tu fais ? »), réponses qui s'excusent, se compliquent, ou se réfugient dans le technique. Sentiment d'être incasable et d'en souffrir, ou au contraire d'être classé·e d'une manière qui ne correspond pas à ce qu'on est devenu·e. À l'inverse : adhésion complète à un classement qui rassure mais enferme, identification à un titre ou un statut qui tient lieu d'identité.

• Réparation ↔ Vocation | Une trajectoire professionnelle porte souvent, à l'insu du sujet, des motifs inconscients qui l'orientent : compensation d'une blessure, accomplissement d'une ambition empêchée, réponse à une assignation familiale, quête de reconnaissance dans un regard précis. Ces motifs ne sont ni illégitimes ni pathologiques — ils produisent de vraies réussites et d'authentiques engagements. Mais ils se distinguent de la vocation, qui advient quand ces motifs inconscients ont été reconnus et qu'un choix devient possible au-delà d'eux.
Signaux d'écoute : Succès professionnel qui ne « nourrit » pas, sentiment de jouer pour un public absent ou disparu, poursuite d'objectifs dont la personne ne comprend plus bien l'enjeu pour elle-même. Questions qui reviennent : pourquoi ai-je fait cela ? pour qui ? à quel prix ? À l'inverse : suspicion généralisée envers ses propres motivations, auto-analyse paralysante qui empêche tout engagement. Entre les deux : moments de bascule (milieu de carrière, après un succès, après une perte) où la question performance de quoi — et pour qui ? — devient incontournable.

Entreprendre, se méprendre

Puis se reprendre

Entreprendre : ce terme est partout, comme une incantation au dieu néo-libéral dont les start-ups sont autant d'amulettes. Mais on peut choisir de réfuter cette injonction, cette mesure de la réussite à l'aune des levées de fonds sans beaucoup interroger la valeur d'usage de ce qui est produit, ni son utilité sociétale.

J'ai été d'abord empêché d'écrire un nouveau chapitre du roman familial de la réussite qui a nourri mon imaginaire d'adolescent. Je dois à la maladie d'avoir échappé au cursus classique d'une école de commerce auquel j'aspirais, et dont la destination finale aurait probablement constitué pour moi un triste terminus, dénué de sens.

Le principe réaliste d'effectuation (faire avec ce que l'on a) a orienté la première étape de mon histoire professionnelle. J'ai vécu ces années de salariat de manière confortable, loin des bullshit-jobs auxquels beaucoup sont contraints. J'y ai acquis nombre de compétences opérationnelles, et appris ce qui constituait le fonctionnement d'une entreprise. Elles m'ont permis de financer formations, stages de développement personnel, voyages.

Puis vient le jour où la maturité acquise m'amène à comprendre que le travail prescrit m'enferme dans une hétéronomie — un travail dont les finalités m'échappent — incompatible avec les aspirations qui se font alors jour. Je décide de m'affranchir du cadre du salariat pour le statut de freelance, aux réjouissants accents de liberté.

L'injonction à "l'entreprise de soi", décrite par Ehrenberg et De Gaulejac comme une forme de responsabilisation néolibérale de l'individu, n'est pas la source de ce désir. Mon élan me porte vers une tentative de transférer mes compétences dans le secteur de la culture. Faire de la technologie un vecteur de beauté pour le plus grand nombre, telle est mon utopie.

Deux années de formations en ingénierie de projets culturels, puis en ingénierie des nouveaux médias, me sont nécessaires pour proposer une offre cohérente. Cette aventure sera de courte durée. Malgré un vrai plaisir à apprendre et opérer dans ce domaine, force m'est de constater que le secteur de la culture, au modèle économique fragile, ne se laisse pas pénétrer sans un solide réseau relationnel. 

Je vis ce renoncement comme une frustration davantage que comme un échec personnel. Mon activité de freelance se replie, par nécessité, vers le conseil en organisation et systèmes d'informations, jusqu'à ce que l'un de mes clients me propose de prendre la direction générale du groupe de PME qu'il préside. Son secteur d'activités — sûreté, ingénierie des sécurités et intelligence économique — m'est parfaitement étranger, et j'ose à nouveau un oui pour investir ces nouvelles fonctions, cette nouvelle posture.

Ces années de direction d'entreprise me procurent une vision à 360° : institutions publiques, grandes entreprises privées, personnels aux qualifications et cultures très différentes, constituent le territoire de ma responsabilité. Délivrer des prestations dont dépend la sécurité de plusieurs milliers de personnes, garantir le versement d'un salaire à plusieurs centaines de salariés, gérer des évolutions réglementaires rapides sur un marché ultra-concurrentiel : la pression et la charge de travail sont conséquentes.

Je subis la double contrainte de devoir concilier la rentabilité de la structure, avec un souci d'équité vis-à-vis des salarié·es, en termes de rémunération, de formation, d'évolution professionnelle et de qualité de vie au travail. Sortir du stress ou de la paralysie décisionnelle subis nécessite de changer de cadre mental et, souvent, d'accepter compromis et imperfections. Des années plus tard, je retrouverai cette double contrainte, avec des équations différentes, chez la majorité des dirigeant·es accompagné·es.

Je retire de cette expérience plusieurs apprentissages. Le premier touche à la valeur d'utilité déjà évoquée. Plus que la rentabilité, pourtant nécessaire dans une activité menée dans l'économie de marché, le sentiment d'apporter quelque chose de concret pour répondre aux besoins d'autres êtres humains est pour moi une motivation centrale.
Or je ne peux être utile qu'en étant libre de mes choix : libre de refuser les missions qui instrumentalisent, libre de travailler gratuitement quand le besoin est réel, libre de dire non à un investissement que je juge incohérent, fût-ce au prix de mon poste.
Entreprendre, dans ce sens, c'est conquérir les conditions de sa propre intégrité pour la mettre au service du commun.
 
Entreprendre est pour moi se risquer ; mettre sa singularité au service du collectif, en contribuant sans trahir ce qui vous fonde. Les prochaines étapes de mon parcours de dirigeant — que je ne détaillerai pas ici de manière exhaustive — tireront enseignement de cette intense période d'activité, dans un alignement progressif.

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• Injonction ↔ Élan | L'injonction à « l'entreprise de soi » — décrite par Ehrenberg et De Gaulejac comme une responsabilisation néolibérale de l'individu — sature l'imaginaire contemporain au point de rendre difficile la distinction entre un élan propre et une injonction intériorisée. Un désir d'entreprendre, de se reconvertir, de « se lancer » peut être à la fois porteur et piégé. Démêler ce qui, dans ce désir, relève de l'élan vital et ce qui relève de l'incantation ambiante est un travail préalable à toute décision solide.
Signaux d'écoute : Vocabulaire saturé de la réussite entrepreneuriale (« se lancer », « lever des fonds », « scaler », « devenir son propre patron »), adhésion enthousiaste à des modèles de réussite sans examen de leur valeur d'usage. À l'inverse : rejet global de toute dimension entrepreneuriale au nom d'une critique politique qui peut recouvrir des inhibitions plus personnelles. Entre les deux : le malaise devant un désir qu'on ne sait plus attribuer — est-ce vraiment moi qui veux cela, ou est-ce l'époque qui parle à travers moi ?

• Effectuation ↔ Aspiration | Deux logiques orientent les trajectoires professionnelles, et l'une sans l'autre s'épuise. L'effectuation — faire avec ce que l'on a, partir des ressources disponibles, avancer par opportunités successives — protège du fantasme et permet l'action immédiate. L'aspiration — viser ce qui nous appelle, tenir un cap indépendamment des ressources actuelles — protège de l'enfermement dans le disponible. Les trajectoires fécondes alternent les deux selon les saisons de la vie ; les trajectoires bloquées sont souvent celles qui en privilégient une au détriment de l'autre.
Signaux d'écoute : Trajectoire entièrement pilotée par l'effectuation : opportunités saisies, compétences acquises, avancement réel, mais sentiment progressif de dérive, de ne plus savoir pour quoi tout cela. À l'inverse : aspiration pure, vision élevée, peu d'ancrage dans les conditions concrètes de sa réalisation, report indéfini du passage à l'acte. Entre les deux : moments de bascule où l'effectuation épuisée demande à être rejointe par une aspiration qui la relance.

• Hétéronomie ↔ Autonomie de sens | Le travail prescrit, dont les finalités nous échappent, peut se supporter longtemps — surtout lorsqu'il est bien rémunéré, techniquement intéressant, socialement valorisé. Mais il existe un seuil, souvent porté par une maturité acquise, où l'hétéronomie devient incompatible avec les aspirations qui se font jour. Ce seuil n'est pas un caprice ni une crise : c'est un signal que l'accord initial entre la personne et son travail demande à être renégocié. Dans un contexte où les bullshit-jobs prolifèrent, cette polarité est d'une actualité brûlante.
Signaux d'écoute : Compétence confirmée dans un travail dont on ne comprend plus bien pour quoi on le fait, sentiment d'efficacité sans sentiment d'utilité, fatigue diffuse non expliquée par la charge. Discours du type : c'est bien payé, c'est intéressant techniquement, mais…. À l'inverse : quête d'autonomie de sens qui refuse tout cadre, y compris ceux qui pourraient l'héberger ; idéalisation du travail « vraiment utile » au point qu'aucune situation concrète ne lui correspond.

• Utilité ↔ Rentabilité | Deux mesures de la valeur d'une activité coexistent sans se confondre. La rentabilité est nécessaire dans l'économie de marché — elle conditionne la pérennité. L'utilité — apporter quelque chose de concret à d'autres êtres humains — est ce qui donne sens. La confusion des deux, ou la réduction de l'utilité à la rentabilité, est une source majeure de perte de sens au travail. L'intégrité professionnelle suppose de tenir les deux sans les confondre, et de garder la liberté de refuser les missions qui instrumentalisent, de travailler gratuitement quand le besoin est réel, de dire non à un investissement incohérent.
Signaux d'écoute : Succès financier qui ne nourrit pas, réussite professionnelle dont la valeur d'usage pour autrui est incertaine. Discours du type : je gagne bien ma vie, mais à quoi ça sert ? À l'inverse : refus de toute question économique au nom de l'utilité, qui peut conduire à des précarités évitables ou à des renoncements qui ne servent finalement personne. Entre les deux : tentatives d'articulation — tarifer juste, accepter des missions pro bono, refuser certaines missions — dont la personne cherche les critères.

Le facteur humain

Quand le bug n'est pas dans la machine

Quel que soit son modèle politique, social, économique ou organisationnel, tout système repose avant tout sur l'humain : 20 années de vie professionnelle m'ont confronté systématiquement à ce PFH — le putain de facteur humain — cher à Hubert Reeves.
Qu'il s'agisse de mon propre travail introspectif, de mon parcours psychothérapeutique, ou de mes formations et stages en développement personnel, ces 20 années m'ont là aussi apporté la conscience de la complexité et de la subtilité des fonctionnements humains.

Ma croyance est que les changements nécessaires à une évolution positive de notre monde ne reposent pas sur un quelconque techno-solutionnisme ou une hypothétique révolution politique.
La clé est au cœur de l'humain, plus conscient de lui-même et de son environnement social et écologique. Il me reste à déterminer quels sont l'échelle et l'espace les plus cohérents pour y porter ma contribution. L'écart peut sembler considérable entre créer des réseaux de machines pour qu'elles communiquent, puis des interfaces hommes-machines, l'organisation et le management, jusqu'à l'accompagnement des personnes. Le coaching s'impose comme une voie réaliste pour le quadra que je suis : une formation de psychologue ou de psychothérapeute demanderait plusieurs années d'études que je n'ai pas les moyens de leur consacrer.

Le coaching m'apparaît donc comme une première réponse : accompagner des individus vers une plus grande conscience d'eux-mêmes, de leurs modes de fonctionnement et de leur environnement. C'est l'échelle la plus accessible, celle du face-à-face, et elle est nécessaire — tout système repose sur l'humain. Mais je pressens déjà qu'elle n'est pas suffisante : ces individus plus conscients ont besoin d'espaces où inventer ensemble de nouvelles manières de s'organiser. L'entreprise constituant un des fondements de notre organisation sociale, tenter de l'accompagner — de l'intérieur — dans sa métamorphose me semble alors une démarche utile.

J'investis plus de deux années de formation en coaching et en outils tels que l'analyse systémique ou la théorie organisationnelle de Berne. Outre le souci de proposer un accompagnement de qualité, en responsabilité de la sécurité des personnes, cet équipement conceptuel et méthodologique m'est indispensable pour me prémunir d'un éventuel syndrome d'imposture. Par ailleurs, l'accès au marché des entreprises et aux appels d'offres nécessite une certification professionnelle.

De fait, les premières journées sur les bancs de l'école m'impressionnent. L'époque n'est pas encore à la banalisation du coaching, encore marginal en France, et je me retrouve avec des pair·es DGRH de grands groupes, ou des directeur·ices de cabinets de conseils. Leurs statuts et leur séniorité me font douter de ma capacité à aboutir à la nécessaire certification. Contre toute attente, je constate rapidement que ma posture et ma qualité d'écoute — des éléments centraux dans l'exercice de ce métier — ont déjà la maturité nécessaire... j'ai même une longueur d'avance sur mes futurs collègues dans ce registre.

Cette avance, je la dois à vingt ans de travail sur moi, de formations et de pratique bénévole dans des groupes de soutien psychologique. Mais elle va se heurter à un paradoxe que je ne mesure pas encore : le coaching prescrit en entreprise est pris dans un étau. D'un côté, l'institution qui le commande en attend une optimisation — du dirigeant, du manager, de l'équipe — au service de ses propres objectifs de performance. De l'autre, la personne accompagnée porte des enjeux qui débordent largement le cadre de sa fiche de poste : un rapport au sens, au pouvoir, à l'identité, que le contrat tripartite ne sait pas accueillir. Entre les deux, le coach risque de devenir l'instrument d'une suradaptation qui réduit l'humain à sa fonction.

Je découvrirai, au fil des missions, que les transformations les plus profondes surviennent précisément là où le cadre institutionnel ne les attend pas — et parfois là où il ne les souhaite pas. L'individu qui prend conscience de ses modes de fonctionnement ne devient pas nécessairement un collaborateur plus performant au sens où l'entend son employeur. Il devient un être humain plus entier, plus lucide, parfois plus exigeant — désireux de faire progresser les systèmes dans lesquels il s'inscrit et, à défaut, capable de s'en extraire.

La "conduite du changement" si souvent invoquée dans le cadre de ces missions se heurte à des structures rigides, aux objectifs essentiellement comptables, aux processus biaisés par des jeux psychologiques ou de pouvoir.
C'est de ce constat que naît progressivement ma conviction : la contribution la plus juste au développement humain ne passe pas par l'accompagnement d'individus au sein de cadres qui font d'eux l'objet d'une commande — mais par un espace où la personne est la finalité de l'accompagnement.

Un espace où la conscience de soi n'est pas un levier de performance, mais une fin en soi, et, par là même, une source de progrès pour le monde commun.

Cette conviction donne le jour à une offre de coaching individuel, en groupe, élaborée et animée avec mon associé. Elle nous offre, à mon associé et moi autant qu'aux participant·es, des moments forts d'émotions et d'apprentissage, dans une liberté que le cadre collectif enrichit par son altérité.

Bien au-delà d'un sentiment de compétence ou d'efficacité, c'est dans cet espace original que je me sens pour la première fois en contact avec l'energeia. Davantage qu'être à ma place, je suis en capacité de déployer utilement qui je suis, dans une authenticité qui révèle sa puissance. 

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Ce méta-cadre est mon architecture éthique pour servir la personne, ouvrir au commun. Il ne décrit pas un contenu de travail mais la condition éthique sous laquelle les cinq cadres précédents peuvent être mobilisés avec justesse. C'est un outil de supervision permanente. Les différentes polarités ne sont pas activées une fois pour toutes : elles se rejouent à chaque engagement, à chaque séance, à chaque moment de doute. Une pratique juste demande un retour régulier à ces questions.

• Commande ↔ Demande | Toute mission de coaching articule — ou oppose — une commande (ce que l'institution, le commanditaire, le cadre attend) et une demande (ce que la personne porte, souvent au-delà d'une fiche de poste ou d'un projet professionnel). La confusion entre commande et demande est l'erreur inaugurale qui engage la mission sur de mauvais rails. Distinguer les deux est une opération clinique préalable, pas une formalité contractuelle.
Signaux à reconnaître en moi : Empressement à signer une mission dont le cadrage initial est flou, tentation d'accepter un objectif chiffré de « résultat sur la personne » comme si c'était une commande légitime, gêne face à un commanditaire dont les attentes ne recoupent pas ce que la personne accompagnée porte réellement. À l'inverse : rigidité devant toute demande institutionnelle, refus systématique du cadre tripartite au nom d'une pureté qui rend impossible l'inscription dans les organisations.

• Optimisation ↔ Conscience | Deux finalités d'accompagnement coexistent et ne se réconcilient pas pleinement : l'optimisation — amélioration mesurable d'une performance au service d'objectifs extérieurs à la personne — et la conscience — développement de la lucidité de la personne sur elle-même, ses modes de fonctionnement, son rapport au monde. La confusion entre les deux est au cœur du malaise du coaching contemporain. Le coach doit savoir, à chaque moment, laquelle des deux il sert.
Signaux à reconnaître en moi : Satisfaction devant un « résultat » qui se mesure aux indicateurs du commanditaire, fierté d'avoir « aidé à résoudre le problème de performance », tendance à orienter le travail vers ce qui produit des effets visibles à court terme dans le cadre organisationnel. À l'inverse : mépris de toute efficacité concrète au nom d'une conscience pure, qui laisse la personne démunie face à ses contraintes réelles.

• Suradaptation ↔ Individuation | TLe risque majeur du coaching prescrit est la suradaptation : aider la personne à s'ajuster à un cadre qui, peut-être, l'abîme. L'individuation — au sens jungien de devenir ce que l'on est — peut conduire à des conclusions que le commanditaire n'a pas anticipées : renégociation du poste, refus de certaines missions, départ, parfois transformation du cadre lui-même par la personne devenue plus entière. Le coach doit savoir reconnaître laquelle des deux dynamiques il alimente.
Signaux à reconnaître en moi : Soulagement quand la personne « va mieux » au sens où elle souffre moins de son cadre actuel, sans avoir interrogé si ce cadre mérite qu'on s'y adapte. Résistance subtile aux mouvements de la personne qui iraient à l'encontre des attentes du commanditaire. À l'inverse : projection sur la personne d'un désir de rupture qui n'est pas le sien, fascination pour les sorties spectaculaires qui peuvent ne pas être ce dont elle a besoin.

• Performance du système ↔ Progrès du commun | Deux horizons se recouvrent en apparence et divergent en profondeur. La performance d'un système (entreprise, organisation, institution) peut s'atteindre au prix d'un appauvrissement humain qui nuit au commun — l'environnement, la société, le vivant. Le progrès du commun — ce que j'appelle le monde commun — suppose parfois de servir des personnes dont le devenir échappera, voire contestera, la performance immédiate de leur système. La conscience individuée est, à terme, un bien commun.
Signaux à reconnaître en moi : Alignement spontané sur les intérêts du commanditaire comme si c'étaient ceux du commun, difficulté à penser que servir une personne puisse être plus juste que servir le système qui l'emploie. À l'inverse : posture surplombante qui prétend servir le commun sans reconnaître les systèmes concrets dans lesquels les personnes vivent, évaluer moralement les cadres au lieu d'accompagner ceux qui y sont pris.

Perdre conscience

Pour une nouvelle conscience

Naître une seconde fois revêt une dimension métaphorique qui, dans mon cas, s'étoffe d'une réalité physiologique. En 2019, une encéphalopathie virale me plonge brutalement dans le coma. Cette expérience — proche d'une EMI — est difficile à restituer en mots tant elle semble appartenir à une autre dimension de l'existence ; mais l'essentiel tient à ses conséquences.

Il peut sembler étrange de se féliciter d'une épreuve aussi radicale. L'annonce à mes proches d'un pronostic vital engagé n'a bien sûr rien de réjouissant. L'altération du cerveau, cet organe symboliquement essentiel dans ce qui nous constitue, n'est jamais anodine. Pourtant, je mesure a posteriori combien cette rupture de vie se révèle comme un opportunité salutaire.

Amnésique, aphasique, amaigri et incapable de marcher ou manger de manière autonome : mon réveil laisse augurer un retour à la vie compliqué. Une longue rééducation est nécessaire pour recouvrer un minimum de capacités. Cet état — encore diminué — s'accompagne néanmoins d'une intensité renouvelée dans la conscience du monde qui m'entoure. Le COVID et une population consignée à domicile, puis le retour de la guerre en Europe accentuent encore cette sensation de me réincarner dans un monde dystopique.

Factuellement, je ne découvre rien que je ne sache déjà : un monde menacé par une pollution systémique qui ravage le vivant, le changement climatique, la montée des populismes autoritaires, les guerres sur tous les continents, un modèle social érodé par un néo-libéralisme radical, une marchandisation qui épuise les ressources. Cette énumération semble bien banale à qui veut bien prêter attention aux grands mouvements contemporains. 

C'est de cette banalité que cette forme de réinitialisation m'extrait, avec l'étrange sensation d'habiter désormais une planète étrangère, d'une familiarité privée de sens, d'une violence qui n'a plus de mesure. Cette réincorporation dans le monde me convoque à dépasser la solastalgie teintée de fatalisme qui dessinait alors mon paysage mental.

Pour expliciter ce processus, je m'appuie sur Schopenhauer, qui l'a formulé le premier : le monde n'existe pour nous qu'en tant que représentation mentale, mais le corps, lui, nous ancre dans le réel brut — ce qu'il nomme la volonté.

Merleau-Ponty prolonge cette intuition : le corps est notre ancrage premier dans le monde, antérieur à toute construction intellectuelle. Mon expérience radicalise ces thèses. Je n'ai pas retrouvé le même monde avec un regard neuf — ce serait encore croire qu'il existe un monde stable que l'on se contente de re-photographier.

Ce que j'ai vécu relève de ce que Varela, Thompson et Rosch appellent l'énaction : la cognition ne représente pas un monde pré-donné, elle le fait advenir à travers le couplage vivant entre un organisme et son environnement. Réapprendre à marcher, c'est redéfinir ce que le sol est pour mon corps ; retrouver le langage, c'est reconstruire l'espace où la parole fait sens.

L'esprit n'est pas dans le cerveau : il est dans la relation entre le cerveau, le corps et le monde.

Cette expérience a transformé ma pratique de coach en profondeur. Le coaching parle volontiers de "changement de point de vue" ou de recadrage — comme s'il suffisait de regarder sa situation depuis un autre angle pour qu'elle se transforme. L'énaction m'a appris autre chose : ce n'est pas le regard qui change le monde, c'est la qualité de notre présence au monde qui le fait advenir autrement. Accompagner quelqu'un, ce n'est pas l'aider à trouver une meilleure fenêtre sur le même paysage. C'est marcher avec lui jusqu'à ce que, dans le mouvement même de cette marche, un autre paysage se compose — un paysage qui n'existait pas avant qu'il se mette en route.

La conscience est un processus, pas une entité — et ce processus, une fois brisé puis reconstruit autrement, dans un nouveau couplage structurel, produit une réalité où les évidences anciennes ne tiennent plus.

Cette "nouvelle conscience", à laquelle j'accède via ce nouvel épisode d'une manifestation physique radicale, m'engage à œuvrer plus largement dans le secteur de l'ESS. J'y accompagne les personnes, les équipes et les projets avec l'intention d'une contribution directe à une société plus équitable, vivable... et belle ! 

www.lieux-en-communs.fr

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De cette nouvelle conscience est sortie une orientation renforcée. Je ne peux plus accompagner indifféremment ; je ne peux plus servir indifféremment. Mon engagement se porte désormais vers les personnes, les équipes et les projets qui tiennent dans leur évolution et leur développement l'exigence d'équité, l'attention au vivant et le souci du beau.

Non par doctrine, mais par nécessité intérieure. Être pleinement cohérent avec ce que la vie a déposé en moi : c'est là que mon accompagnement puise sa puissance pour.

Ce choix n'exclut pas — il oriente. Il ne juge pas ceux qui travaillent ailleurs ; il dit d'où je travaille, et pour quoi. Une société plus équitable, vivable et belle n'est pas un slogan. C'est la seule finalité qui me mobilise pour proposer à une personne de l'accompagner dans la traversée de ses propres seuils. C'est cette convergence — entre le chemin intérieur de celles et ceux que j'accompagne et le monde commun auquel nous contribuons ensemble — que je m'efforce désormais de servir.

CE N'EST PAS SEULEMENT L'HARMONIE QUI RELIE LE CŒUR DES HOMME.
CE QUI LES RELIE BIEN PLUS PROFONDÉMENT,
C'EST CE QUI SE TRANSMET D'UNE BLESSURE À UNE AUTRE,
D'UNE FRAGILITÉ À UNE AUTRE.

Haruki Murakami

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